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22 janvier 2009 4 22 /01 /janvier /2009 17:13

La Socialisation du Crédit
W.G. Serra, 1949

 1°) Ethique de l'Economie
 L'on ne contestera pas que l'un des instincts les plus fondamentaux de l'homme est l'instinct d'association, et le but de l'association humaine est d'obtenir de la mise en commun d'efforts variés, des avantages tant individuels que collectifs que l'individu isolé ne peut réaliser. Dès que les hommes s'associent, ils ont des intérêts communs et ils ont en commun des intérêts privés, dont l'objet est non pas l'association, mais l'individu : en d'autres termes, l'association est non pas une fin en soi, mais simplement un moyen en vue d'une fin : la satisfaction de l'individu; et la loi la plus fondamentale de la justice sociale est que les avantages résultant de l'association soient équitablement répartis, que chaque individu en reçoive sa part, et la part la plus large possible.
 L'on ne contestera pas non plus qu'une nation moderne est une association d'individus qui poursuivent tous un but commun qui est de vivre sous les mêmes lois, non pas les uns d'une manière précaire, les autres d'une manière large, mais tous dans les conditions matérielles les meilleures possibles que permettent les progrès réalisés dans toutes les générations qui les ont précédés, et par leur génération propre.
 Cette vie matérielle est un phénomène qui présente du point de vue économique deux aspects : la production et la consommation. Pour vivre, il faut produire, [...] et l'objet de la production n'est autre que la consommation sous toutes ses formes. Toute production est conditionnée par la consommation d'une certaine quantité d'énergie et, en soi, elle n'est rien autre que la transformation de la matière par l'homme - aidé de machines et appliquant des procédés techniques qu'il perfectionne sans cesse - en produits qui répondront aux besoins humains.

 La production est mise à la disposition de la consommation non seulement par un système de moyens physiques et mécaniques de distribution (tels que routes, canaux, chemins de fer, moyens de transport variés); des procédés et organisations techniques de répartition; mais encore, et surtout, par un moyen artificiel : l'argent.
 Autrement dit, la vie économique - comme la vie sociale et la vie individuelle - n'est possible que grâce à ce que l'on est convenu d'appeler une organisation économique.
 Ce qui échappe à beaucoup, c'est que cette organisation répond, en fait, à une conception philosophique de la vie, et singulièrement de la vie sociale. Pendant de nombreux siècles, la finalité de cette organisation économique n'a pas été clairement perçue. Il n'en va plus de même aujourd'hui, et il est fondamental de la bien dégager et de l'avoir bien à l'esprit avant toute discussion sur la nature d'une réforme de l'économie que chacun pourtant sent impérieusement nécessaire.
 Jusqu'ici, deux types de conception ont prévalu :
 a) La première est que la Société, et à plus forte raison, l'organisation économique de cette Société, est la FIN de toute vie humaine. Là où règne encore un complexe de rareté naturelle, où la nature ingrate du sol, sa configuration physique défavorable, la modicité des ressources minérales ou leur insuffisant développement et l'absence d'industries, ont pour résultats une économie de rareté, un standard de vie inférieur, cette conception trouve une apparente justification. Mais cette conception se fonde surtout sur l'interprétation matérialiste de l'homme et du monde selon la formule du matérialisme dialectique marxiste-léniniste-stalinien-maoïste. L'homme ne serait qu'un élément matériel, une sorte d'atome constitutif du corps social lequel, seul, possèderait une "réalité plus substantielle" et une certaine pérennité. Ainsi l'homme doit être entièrement subordonné au groupe; il est l'esclave de la Société à laquelle il se doit tout entier, à laquelle il se doit si complètement qu'il ne jouit plus d'aucune liberté ni de pensée, ni de parole, ni d'action - si ce n'est conforme à cette conception. Ceci n'est pas une remarque gratuite et théorique : l'on se souvient des "épurations" d'intellectuels opérées à diverses reprises en URSS en particulier par Jdanov, dans tous les domaines, en Chine par Mao Tse-toung et ses “gardes rouges” avec la “révolution culturelle”, et à Cuba par Fidel Castro. Dans une telle société, la condition de l'individu, qui ne possédait plus aucun droit proprement humain et qui avait dû renoncer à tout ce qui constituait son individualité propre, telle que l'humanité civilisée, depuis des siècles, l'a conçue, ne différait pas essentiellement de celle d'une bête dans un troupeau. Dans la pratique, c'était en somme le régime d'exploitation intégrale de l'individu et de chacun en particulier, par la société. Mais au profit de qui ? sinon d'un tyran et d'une équipe de tyranneaux fanatiques dont l'ambition et la passion étaient l'exercice du pouvoir sur l'échelle la plus vaste possible, en vue de faire passer dans les faits sur toute la planète cet idéal matérialiste. Ce régime de tyrannie, déjà illustré par la description qu'en faisait Platon au Livre VIII de la "République" a déjà existé dans l'Antiquité. Mais il a été perfectionné aussi complètement qu'on puisse l'imaginer en Russie Soviétique. Il faut se rendre compte que précisément la Russie vivait encore dans un complexe de rareté naturelle qui paraissait justifier l'obligation du travail jusqu'à en faire une loi constitutionnelle de l'Etat (Article 12, Constitution de l'URSS). Mais étant donné que la vie de l'individu dépendait d'un salaire, du salaire qu'il recevait pour l'exécution d'un travail dans cette organisation de ruche, l'homme, dans cette conception de la vie sociale, était délibérément désindividualisé et maintenu dans la plus complète servitude par l'argent du salaire qu'il recevait. C'était au XXe siècle, l'extension à toute la "société prolétarienne" du régime d'esclavage qui, dans l'Antiquité, se limitait au monde ouvrier d'alors, les esclaves et la plèbe. Il doit tomber sous le sens que parmi les nations évoluées de l'Occident où les moyens techniques modernes, débarrassés des limitations financières, peuvent produire une surabondance de biens avec une quantité de travail humain continuellement décroissante, cette conception de l'organisation économique du monde est une absurdité.
 b) La deuxième conception philosophique de l'organisation économique du monde diffère de la première en ce qu 'elle reconnaît dans l'homme un dualisme fondamental; elle lui reconnaît des droits et des libertés de toute sorte que les Constitutions des Etats affirment. Mais, tout comme la première conception, elle repose sur le principe de la nécessité du travail ("Tu gagneras ton pain à la sueur de ton front"), et donc du salaire, comme condition du droit à la vie. Pourtant elle interprète ce principe d'une manière inattendue et originale, nécessité par la tendance du progrès humain qui est de réduire sans cesse l'importance de la main-d'œuvre humaine comme facteur de la production : puisque l'homme a droit à la vie, il a droit au travail (Article 23 de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme adoptée à Paris le 10 décembre 1948 par les Nations Unies). Les progrès techniques constituent, pour l'ouvrier, dans l'organisation économique actuelle, un danger et une menace, le salaire diminuant ou disparaissant, - la proclamation du "droit au travail", et donc au salaire, est présenté pharisaïquement comme un progrès social garantissant l'individu. Ceux qui, hors des syndicats, ne trouvent pas de travail, connaissent dans toute son étendue l'amère dérision de ce soi-disant progrès. Du reste, dans la pratique, il en va de même non seulement de la plupart des droits et libertés théoriquement reconnus, mais de quantité d'avantages mineurs que, sous la pression du socialisme et du syndicalisme, les classes laborieuses ont pu conquérir. Remarquons en passant qu'en fait, l'organisation économique capitaliste, avec au sommet son système financier, s'accommode facilement de l'organisation du monde du travail en Syndicats, en Fédérations, en Unions, etc. En effet, tant que les syndicats se cantonnent dans le rôle de "défenseurs des intérêts des travailleurs" (entendons: l'existence précaire sur les frontières de la misère), tant qu'ils se contentent d'arracher au patronat et à l'Etat des avantages mineurs, ils ne sont pas dangereux; ils ne font pas autre chose que discuter les conditions de l'esclavage dans lequel les masses continuent de vivre. Ils ne sont pas dangereux parce qu'ils acceptent ainsi implicitement la validité de la théorie orthodoxe selon laquelle l'organisation économique fonctionne et c'est là l'essentiel.
 Ainsi on peut dire que l'organisation économique dans le cadre de l'économie orthodoxe capitaliste, est le moyen le plus efficace de contrainte qui, - par l'application de la loi dont on invoque, par le texte biblique connu, la source divine, et par la nécessité d'un salaire pour vivre -,  oblige l'individu à une obéissance et à une discipline que les syndicats, par une inconsciente complicité, renforcent et qui est la négation même de la liberté et de l'individualité. L'organisation économique, dans ces conditions, comme l'a fait remarquer le Major C.H. Douglas, est une méthode de gouvernement qui subsistera tant que la validité des principes mêmes de la théorie économique orthodoxe n'aura pas été mise en question.
 En résumé, dans l'organisation économique selon la première conception, l'individu est exploité par une entité nouvelle, la Société prolétarienne, suivant un plan qui fait passer dans les faits une idéologie arbitraire fondamentalement matérialiste et, du point de vue économique, complètement erronée.
 Dans l'organisation économique selon la deuxième conception, l'individu et la Société sont exploités par des groupes oligarchiques qui, appliquant la théorie économique orthodoxe, s'intègrent dans le système financier privé, détenteur tout-puissant du droit régalien de battre monnaie, et contrôlent à leur profit les forces sociales et les gouvernements.
 Qu'on le veuille ou non, ces deux formules sont devenues, en Occident du moins, aussi désuètes, aussi périmées l'une que l'autre; elles possèdent ce caractère commun d'aboutir à la négation et à la suppression de l'individualité humaine; elles sont du point de vue humain également haïssables et il n'est pas étonnant que dans un réflexe de défense, les individus ne veulent plus ni de l'une ni de l'autre, qu'en d'autres termes ils veulent une formule nouvelle, c'est-à-dire une réforme fondamentale.
 N'en déplaise aux économistes orthodoxes qui s'ingénient à maintenir la rareté des biens et des services, comme la rareté de l'argent "pour en maintenir la valeur", l'âge de rareté naturelle n'existe plus. La caractéristique essentielle de notre époque est non seulement le développement prodigieux des techniques qui permettent la production surabondante des biens et des services, mais l'existence même en de nombreux pays et en dépit des limitations financières, d'une abondance réelle de quantité de produits. Ce qui frappe l'observateur le plus fruste et le plus obtus, c'est la situation paradoxale de chaque pays, où existent les moyens de créer l'abondance et souvent l'abondance même, mais où l'argent - le seul moyen de la répartir et de la faire consommer - fait défaut. Ce qui doit frapper ensuite, c'est que l'activité économique, grâce aux progrès techniques, n'est plus que l'une des activités fonctionnelles de l'individu, et une activité dont l'importance, dans le processus de production, décroît sans cesse.
 Enfin, comme l'a fait encore remarquer C.H. Douglas, ce dont tout observateur un peu perspicace doit pouvoir prendre conscience, c'est que la fin de l'homme, qui rationnellement ne nous est pas connue, est en tout cas celle vers laquelle le progrès le plus rapide ne peut être réalisé que par la libre expansion de son individualité; et que, par conséquent, l'organisation économique ne sera conforme aux aspirations humaines, n'atteindra son maximum d'efficience, et n'assurera le développement et le plein épanouissement de l'individualité humaine, que quand elle satisfera les besoins économiques avec le maximum de facilité et de rapidité, sans empiéter sur les autres activités fonctionnelles de l'individu.
 Ainsi, le problème urgent qui se pose à l'humanité, et plus particulièrement au monde occidental, est d'une nature nouvelle; c'est celui de l'exploitation la plus large - non de l'individu, non de la société - mais de la nature et des forces naturelles, avec une quantité constamment décroissante de main-d'œuvre humaine, mais constamment croissante de moyens techniques, pour le bénéfice et la satisfaction la plus large - non d'une entité confuse nouvelle, la société prolétarienne, non de groupes oligarchiques - mais de chaque individu en particulier, qu'il soit ou non employé à la production.
 Les moyens techniques sont en mesure, dès aujourd'hui, de libérer l'homme, de libérer l'individualité humaine chaque jour davantage, de donner satisfaction aux besoins économiques jamais encore satisfaits de chaque individu, à la condition que l'argent, moyen de répartition des avantages résultant de l'utilisation des techniques et de l'association humaine, soit enfin abondamment au service de l'homme; reste un simple moyen abondant, reflétant l'abondance produite, qu'il soit mis à la disposition de chacun suivant une formule nouvelle, sur une base totalement différente de celle d'aujourd'hui et qu'il ne soit plus l'instrument de domination qu'il est aujourd'hui, d'une minorité d'individus, soit sous la vieille étiquette capitaliste, soit sous la nouvelle étiquette communiste et "prolétarienne".
 Telle est la conception philosophique nouvelle, impérieusement nécessaire, de la nature des rapports de l'organisation économique et de l'homme, comme de la nature du moyen de répartition et d'administration qu'est l'argent.

 2°) Les avantages de l'association humaine
 Nous avons dit que le but de l'association humaine, de l'organisation sociale et singulièrement de l'organisation économique, n'est autre que la recherche et le partage équitable d'avantages que l'homme isolé ne peut obtenir. Quels sont les avantages de l'association humaine ? L'examen le plus sommaire en distingue de deux sortes : les "avantages-causes" et les "avantages-effets".
 Les "avantages-causes" comprennent tout d'abord l'ensemble des sciences pures et des sciences appliquées qui ne sont le monopole d'aucun individu, ni d'aucun groupe d'individus. Elle constitue un héritage commun, accru par le travail anonyme d'innombrables générations d'hommes et de femmes et de chacune d'elles. C'est un héritage auquel nul être vivant n'a plus de droit que le voisin.
 Les sciences pures restent un domaine spécial et fermé, le domaine de la recherche et de la découverte, en général désintéressée, d'un petit nombre d'intelligences et de génies isolés. Le lien qui les rend sociales est le fait que les acquisitions nouvelles des sciences sont intimement liées aux acquisitions du passé, et conditionnées par elles, qui ont passé dans le domaine social, soit comme somme de connaissances théoriques que la tradition transmet, soit sous la forme des sciences appliquées et des techniques. Les sciences appliquées et les techniques constituent donc la projection des sciences pures sur le plan du domaine social pratique et économique où leur objet est de toute évidence l'utilité générale, l'utilité de chaque être humain en particulier, et non l'utilité de minorités égoïstes.
 La matérialisation la plus évidente des "avantages-causes" de l'association humaine consiste surtout dans les machines, les robots et logiciels, les instruments et moyens de production.
 Que les machines et les instruments de production aient donc un aspect social, la chose n'est pas contestable, mais ils ne prennent ce caractère que quand ils produisent. Pour que les individus, la Société, la collectivité bénéficient des avantages résultant de l'utilisation de ces instruments et moyens de production, il faudrait donc qu'ils ne soient pas propriété privée, mais propriété commune et collective. Telle est la position du socialisme intégral, comme du communisme. Pour mettre les produits à la disposition de tous, pour "socialiser" les produits, socialisme et communisme ne voient d'autre issue que la suppression de la propriété privée des moyens de production.
 Ce raisonnement simpliste n'est qu'un paralogisme, un des sophismes qui ont fait et qui continuent de faire le plus de mal à l'humanité. Il repose sur une confusion grossière et une erreur fondamentale. Ce n'est pas la substance des machines, ni leur propriété ou la nature de leur propriété qui, du point de vue économique et social, intéressent la collectivité: c'est leur valeur et la valeur des produits qui sortent d'elles. Il suffit ici de renvoyer à ce qui a été dit de la discrimination fondamentale entre la substance et la valeur des biens et services, des instruments et moyens de production, de toute propriété quelconque, comme de la représentation ou symbolisation de cette valeur.
 Quant aux "avantages-effets", il est facile de voir que ce sont tous les produits de la production résultant de la coopération d'efforts infiniment divers utilisant les "avantages-causes". Ce sont eux, et plus particulièrement les produits consommables, qui intéressent au premier chef l'économie. Ce sont eux, et plus particulièrement les produits consommables qui peuvent être produits en abondance telle, puis répartis à chaque individu qui en a besoin sur une base si équitable, lui donnant une telle mesure de satisfaction, que la condition prolétarienne peut et doit nécessairement disparaître.
 Il est évident, et chacun s'en rend compte tous les jours, que le système financier orthodoxe d'aujourd'hui, dont la première préoccupation est de maintenir la rareté à la fois des produits et de l'argent "pour en maintenir la valeur", est fondamentalement incapable d'assurer une répartition des avantages de l'association humaine qui soit équitable et qui donne satisfaction à chaque individu. Nous avons vu que le salaire est un élément des prix qui diminue sans cesse, et que le fossé entre les salaires (et généralement les revenus) et les prix, loin de se combler, s'élargit continuellement. Cette différence croissante est mathématique, et l'on reste confondu de la sottise des économistes orthodoxes officiels qui se refusent à voir l'évidence, à admettre et à comprendre les raisons de cette situation.
 Le salaire n'est donc pas une base équitable de répartition. Par ailleurs, une partie importante de la collectivité (femmes, enfants, vieillards) qui est inemployée, ne touche pas de salaires et n'a donc aucun moyen d'avoir accès à ces avantages, pourtant toujours plus nombreux eux-mêmes. Il faut donc de toute nécessité trouver une base de répartition nouvelle qui, aujourd'hui, supplémente le salaire et qui par la force des choses, le remplacera progressivement, puisqu'il décroît sans cesse par rapport au prix.
 Puisque, indiscutablement, tout être humain, homme ou femme, est l'héritier, à un titre égal, des avantages de l'association humaine, il possède de toute évidence un droit égal à une part minimum de cet héritage commun, la même pour tous. L'association humaine, la société, perdrait toute raison d'être si elle ne prenait pas enfin conscience de cette vérité, si elle différait hypocritement de l'admettre et si elle ne respectait pas ce principe fondamental d'équité et de justice. Il faut donc de toute nécessité, traduire dans les faits ce droit égal à une part minimum, qui croît elle-même sans cesse, des avantages de l'association.
 Bien entendu, tout individu est libre d'augmenter cette part minimum par son travail et l'application fructueuse de ses capacités personnelles à la production pour l'utilité et dans l'intérêt de la collectivité.
 Il existe une contre-partie à ce droit: il est évident que tout individu a le devoir de travailler pour le maintien et l'accroissement de ces avantages communs. Mais le travail n'étant plus que l'une des activités fonctionnelles de l'individu et une fonction dont l'importance tend sans cesse à décroître, ce devoir prend un sens nouveau, celui du service social. Si le progrès veut que le nombre d'hommes-heures diminue sans cesse pour tout programme donné de production, il appartient à l'organisation économique nouvelle de fournir à chacun l'opportunité d'être employé dans une occupation de son choix, de n'y être employé qu'un nombre d'heures progressivement décroissant et pendant un nombre d'années progressivement moindre, au titre du service social.
 Ce n'est qu'à ce compte que l'humanité pourra progresser normalement dans la paix et la justice d'un ordre nouveau, radicalement différent de l'ordre archaïque barbare et empirique dont l'ère se clôt rapidement aujourd'hui.

 3°) La comptabilité nationale
 L'Actif d'un individu, comme d'une entreprise, est avant tout constitué par les biens qui lui appartiennent en propre, et par tous les biens et les services qu'il ou elle produit. Les appels contingents d'un individu ou d'une entreprise à son actif, c'est-à-dire la consommation ou la destruction de la substance de tout ou partie de cet actif, constitue le Passif de l'individu ou de l'entreprise.
 Lorsqu'on attribue une valeur à ces biens existants ou produits, comme aux biens consommés, cette valeur est définie sans ambiguïté comme étant égale à n fois l'étalon monétaire.
 Il doit en aller exactement de même de la collectivité nationale. De même que toute entreprise possède une comptabilité comportant les deux postes Actif et Passif - comptabilité complète, indispensable pour une saine et intelligente gestion - ainsi une nation, elle-même une immense entreprise, intégrant toutes les entreprises établies sur le territoire national, toutes les activités productrices des citoyens, DOIT de toute évidence posséder une comptabilité de même type à l'échelle nationale. Cette comptabilité nationale doit à tout moment refléter aussi exactement que possible la situation économique du pays. Entre la comptabilité d'une entreprise et celle d'un état, il n'y a qu'une différence de degré, non d'espèce, avec cette restriction que l'entreprise particulière n'émet pas de monnaie, tandis qu'il appartient à l'Etat et à l'Etat seul, de créer, contrôler, administrer la monnaie nationale, représentation et symbolisation, traduction comptable et, pour une part, matérielle, de la valeur des biens et des services produits par toutes les activités nationales, ainsi que la valeur de la consommation correspondante de ces biens et de ces services. Cette comptabilité comporte nécessairement deux types de comptes:
 a) le "Compte Capital National",
 b) le "Compte d'Exploitation Nationale" et ses diverses annexes et sous-comptes.

 a) Compte Capital National
 La valeur de l'Actif total de la nation est non seulement la somme totale de la valeur de tous les actifs privés d'individus, d'entreprises et d'exploitations de toute nature; mais encore ce qui est propriété ou entreprise publique : édifices publics, chemins de fer, canaux, routes, ponts, domaines de l'Etat, monopoles, régies, …. Il est facile d'établir la valeur de cet Actif: il n'y a là aucune difficulté technique insurmontable. Il est en effet extrêmement aisé d'estimer la valeur d'un pont, d'une route, d'une locomotive, d'un avion, …. puisqu'on sait très exactement ce qu'il en coûte pour construire, pour créer toutes ces choses, comme il est aisé pour une commission d'experts d'arriver à l'estimation de la valeur d'un édifice quelconque, ancien ou moderne1.
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 1 Aujourd'hui l'Actif de la Nation n'est pas chiffré; il n'en existe aucune note comptable. Par contre, la note comptable de la Dette est soigneusement tenue. L'Etat ne tient en fait qu'une comptabilité hybride dans laquelle seul le poste du Passif existe. L'on ne se lasse pourtant pas de parler du "Crédit" de l'Etat; mais l'on se garde bien de lui assigner un chiffre.
__________

 Le Passif de ce compte Capital est constitué essentiellement par la dépréciation de l’Actif, par les destructions ou détériorations qu’il subit. Il est, en outre, grevé de la Dette publique, mais il est évident que dans une économie rationnelle, ce poste doit complètement et immédiatement disparaître, par le remboursement des ayants-droits.

 b) Compte d'Exploitation Nationale
 L'importance de ce Compte est fondamentale. Il synthétise toutes les opérations en cours. Il présente la situation statistique de période comptable en période comptable (par exemple trimestriellement) de la Production et de la Consommation.
 Il porte à l'Actif :
 - la valeur de la Production et du stock de biens consommables et non-consommables existants pendant toute la période comptable donnée;
 - les valeurs des services de toute nature rendus par les administrations de l'Etat, ses fonctionnaires et employés.
 Il porte au Passif:
 - la valeur de la consommation, sous toutes ses formes, qui est faite de l'Actif;
 - la valeur des crédits émis à l'industrie, à l'agriculture et au commerce par le Système Financier sous le contrôle de l'Office Ntional du Crédit (O.N.C.);
 - la valeur de l'émission fiduciaire;
 - la valeur des dépenses nécessitées par les services publiques.
 Les données de ce Compte d'Exploitation sont fournies par les états que remettent par exemple tous les trois mois, les entreprises de toute nature, industrielles, agricoles,…, les administrations de l'Etat, ainsi que les commerçants.
 Ces états aussi simples que possible, comportent les indications nécessaires à une ventilation facile et rapide des valeurs qui constitue le groupe A des paiements (pouvoir d'achat distribué en salaires et bénéfices) au cours de la période considérée; et celles qui constituent le groupe B (dépréciations, amortissements, frais généraux, matières premières), qui ne sont que des écritures. (Théorème A + B de Douglas).


 4°) La Socialisation du Crédit
 C'est le travail humain, aidé des machines, qui produit la substance des biens et des services, lesquels sont consommés par la collectivité, consommation qui permet la continuation du processus de production.
 Travail humain, machines et produits sont respectivement des valeurs qui s'expriment en tant de fois l'unité monétaire.
 La valeur qui est attribuée à chaque chose, au travail, aux machines, aux produits, est une estimation dont nous avons vu le mécanisme simple : appariement, comparaison et utilisation d'un unique étalon, fixe, immuable, pour l'expression du prix, c'est-à-dire l'expression monétaire de la valeur.
 Si l'industrie et les producteurs ne produisent - nous l'avons dit - que la substance des biens et des services, la représentation de la valeur de ces biens et services (distincte de la comptabilisation) prend des formes diverses qui toutes ensemble forment la monnaie ou argent - l'artifice de représentation matérielle des valeurs, dont l'objet est de permettre le règlement des échanges de biens et de services - et cette représentation n'est pas le fait des producteurs. Dans le passé et dans l'économie de rareté, lorsque la monnaie n'était pas encore dématérialisée, que papier-monnaie, chèques, comptabilité même étaient inconnus, le privilège exclusif de cette représentation était le privilège du Prince, personnification de l'Etat; c'était un droit régalien, le droit régalien de battre monnaie.
 Mais aujourd'hui cette représentation matérielle des valeurs, utilisant surtout du papier, de l'encre et des chiffres, ainsi qu'une technique comptable perfectionnée, n'est faite par nul autre qu'une organisation spéciale - le Système Financier et plus particulièrement le Système Bancaire (Banque d'Emission, banques d'affaires, de dépôts, etc.) organisation privée, en dépit des nationalisations, en marge de la collectivité et de l'Etat.
 Les objections essentielles à ce nouvel état de choses qui s'est développé surtout depuis plus deux siècles et demi, sont les suivants :
 En dehors du faux principe selon lequel l'argent serait "la mesure des valeurs",
 a) Le Système Financier qui crée le crédit du néant et le mue en moyens de paiement de toute sorte, le considère comme sa propriété et comme une dette de la production, donc de la collectivité, vis-à-vis de lui-même.
 b) Il le crée pour son seul profit en tant que Système Financier, non pour le profit de la collectivité.
 c) Il maintient l'argent - la production conséquente - aussi rare, relativement, que possible pour en maintenir la valeur, résultat d'une conception radicalement erronée de la nature de la valeur et du prix, de la nature et de la fonction de l'argent.
 Il est fondamental que le privilège et le droit régalien de battre monnaie, de créer la représentation matérielle des valeurs des biens et des services produits par la collectivité, par la nation; de créer le crédit, de le contrôler, fasse retour à la nation elle-même, et que ce soit un organisme bancaire vraiment national (que nous appellerons "l'Office National du Crédit" ou O.N.C.) qui exerce ce droit de création et de contrôle des moyens de paiement.
 En d'autres termes, étant donné leur rôle social, leur nature essentiellement de symbolisation ou de représentation, et la nécessité de répartir par ces moyens les avantages de l'association humaine, il est fondamental que le crédit et l'argent soient "socialisés" pour le service et l'avantage de la nation toute entière et de chaque citoyen qui la compose - et non pour l'avantage de quelques uns, d'une minorité privilégiée exerçant sur la vie nationale et la vie de chacun une sorte de droit souverain de vie et de mort par le truchement de la finance.
__________

 Crédit
 Dans une économie rationnelle, le crédit est la croyance dans l'aptitude de la collectivité à produire les biens et les services d'un programme donné de production en vue de leur consommation. Avant d'être répartis, les biens et services doivent être produits. L'exécution d'un programme de production donné nécessite:
 a) l'utilisation de machines qui doivent être entretenues, réparées, remplacées;
 b) l'utilisation de main-d'œuvre et de personnel de direction, c'est-à-dire des êtres humains qui doivent vivre, et donc consommer, au cours de cette production.
 Pendant l'exécution de ce programme, l'activité productrice a donc besoin de moyens de paiement:
  i) qui servent à acheter et à consommer aujourd'   hui la production d'hier;
  ii) mais qui sont aussi incontestablement, la    matérialisation, la symbolisation ou représenta-   tion ANTICIPEE de ce qui constituera la valeur    de la production qui, terminée, devra être     consommée demain; la représentation de la     valeur des avantages communs (avantages-cau-   ses et avantages-effets) qui seront produits par    l'association humaine qu'est la collectivité natio-  nale. Ces moyens de paiement ainsi créés antici-   pativement constituent le CREDIT.
 La valeur des biens et services, lorsqu'ils seront produits, sera l'Actif de la nation (reflété dans les divers comptes de la comptabilité nationale, tout en constituant dans la comptabilité particulière des producteurs, leur actif individuel). La substance de ces biens et services produits reste bien la propriété personnelle des producteurs.
 Ce CREDIT est le bien de la nation, comme l'est son aptitude à produire. Nul autre qu'un organisme national, l’Office National du Crédit (O.N.C.), au nom de la nation, ne peut prétendre à la propriété de ce crédit.
 Nul autre que ce même organisme national ne peut avoir le droit de créer ces moyens de paiement; le monopole exclusif de la création de ceux-ci, qui est le droit régalien de "battre monnaie", doit revenir à la nation et à elle seule, c'est-à-dire à cet organisme national, exclusivement.
 L'on notera qu'il y a identité entre le crédit et l'argent sous toutes ses formes qui n'en sont que la symbolisation.
__________

 Aussi, les banques, dont la technique par ailleurs presque parfaite doit être appliquée au service de la nation et doit être appliquée non à entretenir la rareté mais à procurer l'abondance et les moyens de paiement indispensable à chacun, employé ou non à la production, pour avoir accès à cette abondance et aux avantages de l'association humaine, les banques doivent de toute nécessité être réduites à n'être plus que de simples agents de l'O.N.C. pour la répartition et l'administration du crédit. Elles ne pourront plus créer de crédits sinon avec l'autorisation préalable et sous le contrôle comptable de l'O.N.C. Elles ne pourront prêter leurs fonds réels (capital) et leurs dépôts réels que dans les mêmes conditions d'autorisation et de contrôle.
 Par contre, les banques non-nationalisées pourront rester des entreprises privées; tandis que les banques nationalisées seront, ou bien rendues au secteur privé, ou bien entièrement nationalisées par l'exclusion et l'indemnisation des actionnaires, l'Etat, c'est-à-dire l'ensemble de la nation, se substituant à ces actionnaires, lesquels ne sauraient être bénéficiaires deux fois.

 La politique et le fonctionnement de l'organisation économique devront désormais être guidés par les principes suivants:
 1 -     a)   A tout moment, les crédits nécessaires pour financer toute nouvelle production devront être des crédits nouveaux relatifs à cette production. En principe, ces crédits ne proviendront pas de l'épargne. Mais si des individus ou des groupes d'individus (associations, sociétés) veulent créer de nouvelles entreprises en utilisant leur épargne, la création de ces entreprises sera soumise à une autorisation préalable, l'O.N.C. devant nécessairement tenir la note comptable de cette création.
  b)   Le remboursement des crédits alloués ne sera pas nécessairement intégral à des dates arbitraires. Ils ne seront remboursés à certaines dates fixes, que pour telle proportion des biens et services (qu'ils auront servi à produire) qui aura été vendue à la consommation. Ainsi sera éliminée pour les industries et le commerce une source de difficultés de trésorerie qui, trop souvent, dans le passé, conduisait à la faillite d'entreprises par ailleurs saines et viables.
 2 - L'ensemble de l'argent que la collectivité doit avoir à sa disposition pour acheter la production consommable doit nécessairement être, à tout moment, égal à l'ensemble des prix de détail des biens consommables en vente dans le pays. Etant donné (pages 196 à 200, Loi du déséquilibre croissant des revenus par rapport aux prix) que le taux auquel le pouvoir d'achat est distribué à la collectivité sous la forme de salaires et de bénéfices par les divers canaux de l'industrie, est toujours inférieur au taux auquel naissent les prix eux-mêmes, les revenus doivent être supplémentés, augmentés par une ristourne, escompte ou bonus, une compensation relative à chaque achat; ou alternativement, les prix doivent être diminués de telle sorte que l'ensemble des prix de détail soit, à tout moment, égal à l'ensemble de l'argent à la disposition de la collectivité. En d'autres termes, l'Etat doit émettre des crédits de consommation qui ne soient une dette ni de l'industrie, ni de la collectivité.
 3 - A ces deux principes fondamentaux s'ajoute un troisième, conséquence logique du fait que le travail humain, et par conséquent sa rémunération ou salaire est, dans la production comme dans le prix des produits, un facteur dont l'importance décroît sans cesse. Puisque la tendance du progrès humain est de remplacer toujours davantage l'homme par la machine, ou des logiciels, il doit être évident que, pour vivre, l'homme doit dépendre de moins en moins d'un emploi et de la rémunération résultante. Cela signifie que le salaire doit être progressivement remplacé par le Dividende, la part minimum mais croissante, des avantages de l'association humaine à laquelle chaque individu a droit. Ce dividende ne saurait en aucune façon être une dette de l'individu vis-à-vis de l'Etat, mais bien au contraire une dette de la Société et de l'Etat vis-à-vis de chaque individu.

 Le Budget

 De cette conception de l'organisation économique nationale, il découle que le Budget de l'Etat n'est plus qu'un simple tableau des travaux que les entreprises de l'Etat exécutent, des services que ses organismes, ses administrations, ses fonctionnaires rendront. Ce budget, dans son estimation de la valeur des biens et des services à produire, constituera donc un tableau des crédits que l'Etat créera lui-même. Ces crédits, représentation anticipée de la valeur des biens et des services à produire, sont annulés comme suit:
 a) En ce qui concerne les entreprises nationalisées qui produisent des biens et des services consommables et qui sont exactement dans la même situation que des entreprises non-nationalisées - par le remboursement de ces crédits au fur et à mesure des ventes.
 b) En ce qui concerne les entreprises et organismes produisant des biens et des services non-consommables - par report à l'actif de la nation, et lorsqu'ils sont terminés, de la valeur des travaux exécutés (routes, ponts, etc).
 c) En ce qui concerne les administrations qui ne fournissent que des services - par annulation de ces crédits au fur et à mesure que ces services sont rendus.
 Il est évidemment complètement inutile "d'équilibrer" un tel Budget, puisque ce n'est qu'un tableau-programme des travaux à exécuter, des services à produire. "L'équilibre" est réalisé au Compte d'Exploitation National, par les écritures des remboursements et les annulations des crédits émis, comme il vient d'être dit.

 Impôts, taxes, etc.

 L'Etat créant lui-même les ressources et les crédits nécessaires - qui ne sont que la matérialisation comptable de l'aptitude de ses employés et fonctionnaires à produire les biens et les services détaillés au Budget; l'Etat créant lui-même (comme nous le verrons plus loin), les crédits de consommation nécessaires pour permettre à chacun d'avoir accès à sa part légitime des avantages de l'association humaine constituée par la nation; la nation, enfin, étant une association dans laquelle il n'est pas possible de distinguer et d'opposer deux sortes de citoyens - ceux qui, employés de l'Etat, produisent des services ou exécutent des travaux que le restant des citoyens devrait payer - mais au contraire une association dont chaque membre producteur produit pour l'association toute entière, il n'est évidemment plus question d'extorquer des citoyens, de tirer de la poche des "contribuables", la contre-valeur argent des services publics rendus par les employés et fonctionnaires de l'Etat. L'impôt est donc une absurdité; il doit être totalement aboli. Les taxes elles-mêmes, non plus que les droits de douane - dont la perception avait également pour objet de payer ces services et les intérêts de la Dette Publique, n'ont plus aucun sens. Tout au plus peut-on envisager de maintenir - sans aucune nécessité d'ailleurs - un droit symbolique infime de timbre sur les contrats, les actes de création de sociétés, les patentes ou licences d'exploitation industrielles et commerciales, et autres autorisations de ce genre. Mais aucune taxe ne devrait plus être perçue sur les transferts de propriété, les héritages, sur les propriétés privées, bâties ou non-bâties,…, les ventes commerciales, la circulation des alcools, etc.

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Published by credit-social - dans réforme
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